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Neuchâtel ne peut plus retenir Autodesk
 
Le 13-12-2017

Coûts salariaux, compétences techniques et linguistiques, taux d’imposition… L’entreprise américaine multiplie les arguments pour quitter Neuchâtel. Un an après la fin de l’accord fiscal qu’elle avait négocié avec le canton, elle dissémine sa présence ailleurs en Europe, notamment à Dublin

Chez Autodesk, chaque jour qui passe réduit un peu plus les espoirs des employés. Depuis l’annonce, mercredi 29 novembre, de la fermeture prochaine du site neuchâtelois du concepteur de logiciel de dessin assisté, un comité de représentants du personnel s’est formé dans l’urgence. Ils sont chargés de négocier les conditions du plan social avec «Corporate». A l’interne, c’est le nom que l’on donne à ceux d’en face, c’est-à-dire à la direction.

La période de consultation prend fin le 17 décembre. Les discussions portent essentiellement sur les indemnités financières, éventuellement sur des possibilités de transferts ou de télétravail, précise Autodesk dans une réponse écrite. Mais d’après nos informations, il est peu probable que ces échanges permettent de sauver quelques-uns des 230 postes de travail concernés dans le canton. Car Autodesk n’a plus rien à gagner à rester à Neuchâtel.

La fin des vacances

L’année 2016 aura marqué la fin de ses vacances fiscales en terres neuchâteloises. Etablie dans les hauts de la ville de Neuchâtel depuis 1991, l’entreprise américaine originaire de San Rafael (Californie), a bénéficié d’un régime fiscal spécial pendant vingt-cinq ans, ce que les initiés appellent un «tax holiday». Autodesk ne commente pas cette information et il est donc impossible d’en connaître le détail, mais il y a une certitude: depuis peu, elle est imposée selon le nouveau régime d’imposition des personnes morales, acceptée par le peuple en 2011 et introduit graduellement par le canton jusqu’en 2016.

La perte de cet avantage compétitif, Neuchâtel en fait directement les frais. Autodesk a décidé d’aller voir sous d’autres cieux, plus au Nord. A Dublin, notamment. Une circonscription qui est en concurrence frontale avec la Suisse, comme lieu d’implantation.

Le taux d’imposition des sociétés n’y dépasse pas 12,5%. C’est trois points de moins qu’à Neuchâtel (15,6%). Il y a bien quelques juridictions européennes qui sont fiscalement plus attractives que l’Irlande – Guernsey, le Monténégro ou la Hongrie. Mais, selon l’étude comparative Swiss Tax Report 2017 du cabinet d’audit KPMG, c’est bien le 5e du classement qui reste «le plus concurrentiel d’Europe». En plus, l’Irlande a créé en 2016 un régime fiscal permettant de taxer les revenus de la propriété intellectuelle à 6,25%. Le fameux système des «patent box» qui n’a pas passé, en Suisse, l’écueil des votations fédérales sur la RIE III.

Les charmes de l’Irlande

Mais pour Autodesk, Dublin a d’autres charmes que sa fiscalité. La région bénéficie par exemple aussi d’une importante concentration de main-d’œuvre qualifiée dans le domaine dans lequel interagit l’entreprise. C’est le cas des producteurs de logiciels de création Adobe ou des logiciels de gestion Salesforce. Mais aussi des géants de l’informatique comme Google ou Microsoft dont les structures permettent, certes, de réaliser des transferts de profits mais qui emploient également des milliers de personnes.

Autre élément qui parle en faveur de l’Irlande: le coût de la main-d’œuvre. Le salaire moyen y est de 45 611 euros, soit quelque 53 000 francs. Comptez un surcoût de 52% pour la Suisse. Une différence qui, selon nos informations, a lourdement pesé dans la balance.

Fin novembre, lorsque Autodesk réunit ses employés de Neuchâtel pour leur annoncer la nouvelle, sa décision est rendue publique. Les autorités du canton tombent des nues. «Je suis surpris de la manière de faire d’Autodesk une entreprise avec laquelle nous entretenons des rapports réguliers et qualitatifs», expliquait au Temps le conseiller d’Etat en charge de l’Economie, Jean-Nat Karakash.

Aujourd’hui, les autorités cherchent à convaincre Autodesk de garder une partie de ses activités à Neuchâtel. Le contenu des discussions reste confidentiel, mais l’argumentaire du canton consiste surtout à mettre en avant le savoir-faire industriel de la région et les collaborations possibles.

Encore des allégements

Le combat semble perdu d’avance. Si l’entreprise avait un tant soit peu hésité à rester, elle serait montée au Château pour négocier un nouvel accord fiscal spécial, estime un proche du dossier. Car même sous le nouveau régime d’imposition des personnes morales, qui met les entreprises suisses et étrangères sur un pied d’égalité, il est possible d’obtenir des allégements.

Mais contrairement à l’ère de l’arrêté Bonny, lorsque les exonérations pleuvaient sans conditions, les entreprises demandeuses ont désormais certains critères à remplir. L’octroi de dérogations est devenu nettement plus restrictif. Elles doivent pouvoir garantir des investissements et la création d’emplois, notamment. Et il faut que son projet soit innovant et qu’il corresponde à la stratégie cantonale concernant son tissu industriel.

Or Autodesk n’a jamais pris langue sur ce sujet au cours des dernières années. Preuve, selon nos interlocuteurs, que la société n’a ni l’envie ni le projet de s’agrandir sur sol neuchâtelois. «Autodesk ne va pas en Irlande spécifiquement pour bénéficier d’un nouvel allégement fiscal. Mais parce que les salaires y sont moins élevés et qu’il y a davantage de compétences disponibles», résume un expert qui ne souhaite pas être nommé.

A Neuchâtel, Autodesk fait partie des meubles. Mais dans une région qui concentre ses priorités sur l’industrie (horlogerie, medtech, pharma, services aux entreprises, etc.), son expertise dans les logiciels fait figure d’exception. «Ce n’est pas une société systémique pour le canton», ajoute notre interlocuteur.

Autodesk Neuchâtel ne répond plus

Le départ semble inéluctable. Il y a des signes qui ne trompent pas. Le directeur local, Roberto Sigona, ne s’exprime plus et la communication est désormais gérée depuis Paris. «Les répercussions fiscales n’ont pas été le facteur déterminant dans cette décision, affirme le service de presse d’Autodesk. Déménager à Dublin prend tout son sens pour plusieurs raisons: le contexte commercial international, les talents, la capacité à intégrer les langues européennes, les coûts sur le long terme et la qualité de vie pour les salariés».

«L’intention de fermer Neuchâtel fait partie d’un plan de restructuration plus large (…). Les coûts que nous considérons sont: l’immobilier, le taux d’imposition et les salaires, entre autres». La porte-parole a par contre refusé d’expliquer à quel type de régime fiscal Autodesk sera soumis en Irlande. «Plutôt que de concentrer l’ensemble des fonctions opérationnelles en un seul endroit, Autodesk va les étendre dans plusieurs villes», ajoute-t-elle.

Le siège EMEA (Europe, Afrique, Moyen-Orient) sera lui aussi délocalisé. Mais pour l’instant, «aucune décision n’a été prise» quant à sa destination. Selon le Registre du commerce, la Société à responsabilité limitée neuchâteloise Autodesk EMEA n’est plus associée à Autodesk Holding Co., dans l’Etat du Delaware. En date du 19 octobre, la part sociale a été cédée à Autodesk Holding LLP, une entité basée à Farnborough, dans le sud de l’Angleterre. Sur le papier, le siège européen d’Autodesk est déjà en train de déménager.

Servan Peca
LE TEMPS

 



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