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George Daley: «La découverte de Campus Biotech et de l’EPFL m’a fait changer mon projet pour Harv...
 
Le 07-05-2018


La Fondation Bertarelli organisait son Symposium annuel de neurosciences réunissant l’EPFL et la Harvard Medical School en avril à Boston. L’occasion de faire un bilan de la collaboration entre les deux écoles aevc Ernesto Bertarelli et George Daley.

La Fondation Bertarelli a lancé en 2010 un programme de recherche commun entre l’EPFL et la Harvard Medical School dans le domaine des neurosciences. Des chercheurs des deux écoles collaborent dans cinq domaines et autant de projets de recherche. Ils se réunissent une fois par année en symposium, comme ce fut le cas le 11 avril dernier à Boston. Au lendemain du symposium, le doyen de la Havard Medical School, George Daley a reçu l’Agefi, pour son magazine Agefi Indices de mai, dans le Harvard Life Lab, un laboratoire de recherche scientifique mis à disposition des anciens étudiants de Harvard, pour les encourager à lancer leur start-up, ou développer de nouveaux produits sur la base de leur recherche, à moindres frais. Un laboratoire inauguré il y a 18 mois, et qui fait la fierté de Harvard. « Dans un but de recherche appliquée, insiste George Daley, qui doit aboutir à des résultats concrets. Nous devons trouver des solutions pour rendre le monde meilleur, et résoudre des problèmes de notre temps ».

Entretien croisé avec George Daley, et l’initiateur du programme de recherche entre l’EPFL et la HMS, Ernesto Bertarelli.

Nous sommes dans le Life Lab, ce nouveau laboratoire offre tout le matériel nécessaire à des chercheurs, sans le moindre retour pour l’école, notamment dans le domaine de la propriété intellectuelle. Cela peut surprendre : Harvard ne cherche aucun retour sur investissement ?

George Daley : C’est notre devoir, à Harvard, de prendre toute mesure encourageant le développement de découvertes concrètes. Nos innovations dans le domaine de la santé doivent devenir de nouveaux traitements. Historiquement, les universités ne faisaient pas cela. C’était le rôle de l’industrie biotech et des pharmas. Mais heureusement, nous avons pris conscience dans nos universités du risque lié à ce que l’on définit dans un projet de recherche comme la fameuse vallée de la mort, cette période durant laquelle des projets sont mis en danger de disparition ou d’abandon quand ils ne sont pas assez développés pour intéresser l’industrie. C’est notre devoir, à Harvard, de faire avancer les découvertes scientifiques au-delà de cette vallée, pour permettre ensuite à nos anciens alumni d’attirer les investissements et le capital-risque....

Harvard explore de nouvelles formes de recherche et d’innovation. En avez-vous vraiment besoin?

GD - Oui. Vous savez, on me demande souvent notre recette pour avoir un écosystème aussi performant à Boston. Ma réponse est simple : construisez deux des meilleures Hautes Écoles du monde, et attendez deux cents ans ! Au-delà de la plaisanterie, le progrès scientifique n’est pas qu’une affaire d’argent. C’est une question de culture. Nous avons certes une plateforme vieille de deux cents ans, mais nous avons envie de la pousser toujours plus loin. Et nous avons besoin de nouvelles idées pour continuer, et tenter de nouvelles expériences. C’est un travail de découverte perpétuelle, et d’exploration permanente, à tous les niveaux.

Et une source d’inspiration pour des pays comme la Suisse...

Ernesto Bertarelli - Certainement. La place scientifique suisse est excellente, elle aussi. Mais ce que nous apprend un modèle académique comme celui que nous trouvons ici à Boston c’est que, quel que le soit notre niveau de réussite, nous devons toujours nous remettre en question. Pour continuer à innover, l’exploration permanente dont parle George Daley est absolument essentielle. On le voit très bien à Harvard: on a beau avoir deux cent ans d’histoire et d’innovation derrière soi, la remise en question est présente à tous les niveaux. On ne relâche jamais la pression: comment puis-je être meilleur, comment faire différemment? Comment changer, pour faire mieux ? Pour moi, cette curiosité et ce challenge intellectuels sont un vrai modèle. Raison pour laquelle je pense que notre collaboration est fondamentale.

Pour l’EPFL, comme pour la Harvard Medical School. Nous leur apportons une nouvelle manière d’appréhender certains problèmes. Cela les intéresse : ils sont à la recherche et ouverts à de nouvelles approches.

GD - Absolument. Notre collaboration avec la Fondation Bertarelli est très importante. Je suis venu en Suisse l’année dernière, au Campus Biotech.C’était mon premier voyage à l’étranger en tant que Dean de la HMS et ce fut une expérience enthousiasmante. L’EPFL est une brillante école d’ingénieurs, et aujourd’hui pour un chercheur en biologie cellulaire, c’est fondamental de travailler avec des ingénieurs. Ma visite à l’EPFL a été extrêmement stimulante, j’ai été fasciné par leur niveau de compétence dans des domaines tels que la réalité virtuelle, l’intelligence artificielle ou l’interface cerveau machine. Quand j’ai visité l’EPFL, j’ai changé d’objectifs pour Harvard. La découverte de l’EPFL et de son antenne genevoise, le Campus Biotech, m’a littéralement fait modifier mon projet pour Harvard.

La Suisse vous a servi d’exemple pour Harvard ?

GD - Absolument.

L’Europe et les Etats-Unis doivent-ils mieux collaborer, notamment face à la concurrence asiatique?

GD - Oui, je pense que ces collaborations sont encore plus importantes aujourd’hui. Au milieu du XXe siècle, un scientifique américain faisait toujours une partie de sa formation en Europe, et l’allemand était une langue qu’on apprenait systématiquement. C’était la “lingua franca” en chimie, en physique et même en biologie. Puis, par suite des importants investissements de notre gouvernement après la deuxième guerre mondiale, notamment dans le domaine de la santé, l’épicentre de la recherche scientifique s’est déplacé de l’Europe aux États-Unis.

Aujourd’hui, je vois d’immenses investissements consentis en Asie, notamment en Chine, à Singapour ou en Corée du Sud. C’est préoccupant. Je crains que l’épicentre de la recherche ne se déplace en Asie. Il est possible que, dans 20 ou 30 ans, les meilleurs chercheurs européens ou américains aillent en Chine. Ce serait un problème. Je ne reconnais pas encore la défaite, je n’ai pas abandonné, mais nous devons vraiment faire un effort pour maintenir des investissements pertinents chez nous. Donc oui, l’épicentre du monde scientifique tend à se déplacer en Asie, mais nous nous battrons pour qu’il reste ici.

Quel bilan tirez-vous du programme Bertarelli, après huit ans de collaboration ?

EB – J’en tire un bilan très positif. La collaboration se fait désormais au sens large, au-delà du programme lui-même : un dialogue s’est instauré avec la communauté de Harvard. Le programme de neurosciences de la Fondation Bertarelli comporte un volet de bourses d’études permettant à des étudiants de faire des échanges, de venir de l’EPFL à la HMS pendant leur master – nous avons actuellement 5 étudiants en résidence à Harvard avec un vrai respect mutuel. Du respect nait de l’amitié, au-delà des questions de science ou d’argent. Et c’est une source d’inspiration. J’ai par exemple créé le Catalyst Fund pour le Campus Biotech en m’inspirant de ce qui est fait à Harvard, pour faciliter et accélérer l’intégration de la technologie dans le traitement des patients. Nous allons donc continuer à investir dans la recherche en neurologie sensorielle, en collaboration avec l’EPFL, et d’autres institutions. Nous allons continuer à organiser des symposiums pour favoriser les contacts et les échanges d’idées. A ce jour, 28 étudiants ont bénéficié du programme d’échange de la Fondation Bertarelli et je me réjouis d’organiser peut-être un jour un Symposium avec tous les « anciens » de ce programme. Nous allons tout faire pour que des liens entre ces étudiants perdurent et qu’ils puissent échanger sur leurs expériences respectives. Donc oui, tout ce qui a déjà été entrepris va continuer, mais nous n’allons pas toujours répéter le même schéma : il faut que le programme évolue en permanence et nous sommes déjà en train de réfléchir à la manière de poursuivre une collaboration, en la renouvelant.

GD - Comment innover dans notre collaboration ? C’est cela la question. Certains projets de recherche financés par la Fondation Bertarelli ont suffisamment progressé pour arriver en phase clinique. C’est extraordinaire ! Mais nous devons nous interroger, et déterminer si nous restons dans de l’early stage où si l’on passe à l’aspect plus translationnel, des applications concrètes, médicales et pharmaceutiques. Nous réfléchissons actuellement à la manière de passer à cette nouvelle étape.

Vous allez donc poursuivre la collaboration?

GD - Absolument. Harvard est beaucoup plus ouverte qu’on ne le dit. Et j’ai toujours défendu une plus grande ouverture. Ernesto et moi partageons la conviction que les plus grandes découvertes scientifiques se font à l’intersection de différentes disciplines. Mon laboratoire repose pleinement sur cette logique. Tout est interdisciplinaire.

Plus que jamais ?

GD - Toujours plus, en effet. Car les disciplines évoluent beaucoup, deviennent de plus en plus complexes. Je réunis des médecins, des ingénieurs et des mathématiciens, dans mes programmes… Nos penseurs les plus créatifs viennent d’autres domaines. Les grandes découvertes interviennent quand des physiciens se penchent sur la recherche de biologistes. Comme notre programme entre une institution de technologie comme l’EPFL et un laboratoire de sciences de la vie comme le nôtre.

EB - La science ne connaît pas de frontières. Ni entre discipline, ni entre pays. C’est pour cela que je soutiens ce programme. Une idée qui ne voyage pas ne peut être une bonne idée. Les grands pays sont des pays ouverts.

On a le sentiment que la science entre dans une nouvelle ère, avec la convergence de nouvelles disciplines à forte croissance, comme la thérapie génique ou les datas sciences…

GD - Oui, quelque chose a changé. Quelque chose d’énorme. La convergence scientifique actuelle permet des perspectives inédites. Le pouvoir de calcul informatique, combiné au pouvoir de la science des données, le séquençage du génome, l’analyse de l’épigénome ... Nous accumulons des montagnes de données cliniques qui vont bien au-delà de la capacité d’intégration humaine. Les ingénieurs vont donc changer la manière dont les médecins voient leurs patients. Un des membres de ma faculté travaille sur un algorithme capable de faire des diagnostics sur la base du témoignage d’un patient. L’intelligence artificielle révolutionne la manière dont nous faisons des radiographies, dont nous abordons les pathologies, ou comment l’ophtalmologue regarde dans un oeil, la liste d’exemples est longue ! C’était inenvisageable il y a 15 ans. Tout change à une vitesse incroyable. L’intelligence artificielle est en train de révolutionner l’ensemble de la médecine.

Le monde politique a-t-il compris les enjeux en cours ?

GD - Je dois faire attention à ce que je réponds (rires). Les politiciens sont intéressés par cette question, mais je ne pense pas qu’ils l’abordent comme il le faudrait. Nous n’avons pas besoin de lois pour nous protéger des mauvais usages de la technologie. Cela doit venir d’un engagement actif des scientifiques eux-mêmes. Les politiciens doivent être associés aux réflexions, mais l’initiative doit venir du monde scientifique. C’est pour cela que je m’engage beaucoup dans cette question. Et j’insiste sur ce point quand je vais à Washington : la loi n’est pas l’endroit où doit se décider la recherche. L’auto-régulation des milieux scientifiques est essentielle pour permettre l’adaptation de la règle à l’évolution rapide de la science. EB - Harvard prend son rôle éducatif très au sérieux. Ici on estime avoir une responsabilité sociale, et on s’engage dans ce sens. Harvard est très proche de Washington, on l’a vu notamment dans le débat sur les cellules souches. C’est aussi une source d’inspiration pour la Suisse. Chez nous, le monde académique devrait également continuer à prendre ses responsabilités et défendre le dynamisme de la science et de la recherche de manière plus concrète et engagée auprès du monde politique.

GD - Aux États-Unis, nous les scientifiques sommes également des diplomates. Nous pratiquons aux quatre coins du monde. Nous formons une communauté scientifique, diplomatique et économique. C’est important pour un pays dans lequel certains élus se vantent de ne jamais avoir eu un passeport. La “America First attitude” est malsaine. Nous sommes tous des citoyens du monde. A commencer par les scientifiques !

Tout en maintenant une culture du partenariat public privé le plus fort possible ?

GD - Le partenariat public privé est absolument essentiel. C’est aussi pour cela que je suis proche d’Ernesto, qui partage les mêmes convictions à ce sujet. Je l’ai vécu en lançant des start-up, en collaborant avec l’industrie bio-pharma, ces coopérations sont centrales !

EB – George Daley a aussi été choisi comme Doyen pour son expérience dans le privé, le fait d’avoir travaillé dans l’économie privée lui permet d’avoir une approche globale de son rôle de Doyen de la HMS et d’appréhender les challenges de son école avec une vision académique certes, mais également entrepreneuriale…


GD - En effet. Il faut savoir maintenir un équilibre entre l‘idéal scientifique et le désir d’avoir un impact réel sur la vie de gens.

Ce n’est pas aussi évident en Suisse, où l‘on voit parfois d’un mauvais œil cette proximité public-privé.

GD - Il est indispensable d’être très vigilant sur les conflits d’intérêts potentiels. Mais les avantages de tels partenariats sont tellement plus importants que les risques éventuels qui y sont liés ! Nous allons multiplier tant que possible ces partenariats.

EB - Il y a une grande différence dans la perception de la question de conflits d’intérêts entre l’Europe et les États-Unis. Ici à Boston, un conflit d’intérêt n’est pas un problème tant qu’il est clairement identifié, managé, et géré. On a compris ici que des conflits d’intérêt sont parfois inévitables et qu’ils font partie intrinsèque de certaines collaborations entre le public et le privé, mais qu’il est possible de s’en accommoder du moment qu’on les gère ouvertement et en toute transparence. Sur ce point précis, les États-Unis ont beaucoup plus de maturité que l’Europe.

Et l’État doit-il en faire plus pour la recherche?

GD - Oui. Et l’État en fait beaucoup, ici, aux États-Unis ! Notre budget est financé en grande partie par de l’argent public, à plus de 50%.

EB - On croit à tort, en Europe, que des écoles comme Harvard ne reçoivent pas d’argent public. C’est faux, il y a un malentendu. C’est la forme du financement étatique qui est différente, il n’y a pas de poste à vie, de salaire garanti pour les professeurs, mais des “grants”, des bourses ou des soutiens pour des projets ponctuels. Le professeur qui veut poursuivre un programme de recherche doit régulièrement postuler pour obtenir ces aides financières de l’Etat et il ne les reçoit que si son projet est bon. Une sélection est certes effectuée, mais l’argent public est là.

GD - C’est une forme idéale de soutien pour maintenir et entretenir l’esprit d’entrepreneur chez nos chercheurs ! L’esprit d’entrepreneur et de chasseur qui permet à nos scientifiques de rester à la pointe dans leur domaine, sans pouvoir courir le risque de se reposer sur leurs lauriers… !

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Fathi Derder

AGEFI

 



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